Château de L'Ile


Rapport d'appréciation - Evaluation du répertoire ornemental


Esclimont

Richesse et profusion ornementale

La lecture est haletante, ponctuée de ruptures et de reprises due à l’introduction de nouveaux éléments caractéristiques sur les quatre façades principales du château, disposées en saillie ou bien en retrait.

Un souffle de lecture happé par une cohorte de motifs ornementaux juxtaposés qui autorise une lecture non ordonnée au gré du regard.

L’emplacement et l’importance de certains éléments dédaignant les hauteurs de vue aisément lisibles, contraignent le regard à voir toujours plus haut et à prêter attention au moindre ornement caché entre un fronton et une corniche. Insoupçonnable à un regard qui ne cherche pas à les débusquer.

Le regard se plie ainsi aux dimensions- parfois monumentales- et les traitements de la pierre qui se complait à nuancer ses tons. La nudité de la pierre introduisant une nuance colorée qui se déplace de manière inattendue et qui se joue de la lumière.


I-LES ELEMENTS CARACTERISTIQUES

•   La pierre scintillante – pierre des Vosges ?

•   L’alliance du bois et de la pierre

•   Le jeu des hauteurs sur les trois façades

•   Les éléments de pierre sans ornement, apposés en saillie – à forme parfois en pointe de diamant

•   Le mur crénelé de la première façade que l’on retrouve dans la dernière façade, cette fois en retrait

•   Les petites niches vides du mur crénelé de la première façade

•   L’embrasure sobre en bois des fenêtres de la première façade (cf.Isembourg)

•   L’œil de bœuf central rehaussé de pierre en saillie

•   Les arcs de cercle prononcés et accentués par des éléments de pierre en saillie

•   Les frontons triangulaires soit bois soit pierre

•   La courbure prononcée des toitures en forme de cloche

•   Les pointes aigues des flèches

•   Les jointures à tresses des toitures

•   Les fausses petites fenêtres à grille et petit toit en forme de cloche sur les trois faces de la haute tour

•   Les ornements concentrés sur deux flancs de façades, tempérés sur les deux façades à mur crénelé.

•   Les frises crénelés, de la deuxième façade très chargée.

•   L’importance accordée aux embrasures de fenêtres en pierre à partir de la deuxième façade

•   L’embrasure chantournée à motif en relief de bois sur embrasure de pierre

•   Certaines chantournures de pierre (qui enjolive et prolongent les embrasures de pierre)

•   Les « boules » de pierre en relief accentué qui rythment en symétrie les embrasures de fenêtres

•   Le double balcon en saillie sur trois faces à balustrade et à ceinture de ferronnerie

•   La balustrade ornementale du double balcon

•   Les colonnes ou semi colonnes doriques revisités (les éléments classiques sont enrichis)

•   Les pilastres en décrochement

•   Les mascarons monumentaux qui se lisent de face et de profil.

II- REPERTOIRE ORNEMENTAL

LES ORNEMENTS STYLISTIQUES

•   Mascaron
•   Rinceau
•   Rosace
•   Cartouche
•   Effigie
•   Feuille d’acanthe
•   Guirlande
•   Frise

LES TRAITEMENTS CONSTATES

•   Ciselure
•   Saillie
•   Relief
•   Ronde bosse

LES ORNEMENTS ARCHITECTURAUX

•   Fronton triangulaire
•   Pilastre
•   Colonne
•   Chapiteau
•   Balustrade
•   Arc
•   Balcon
•   Œil de bœuf
•   Niche

LA SCULPTURE

•   Les « vases boule » monumentaux
•   Les gueules de félins

LES INSCIPTIONS ET DATES

•   La date de 1891 répétée deux fois.

COMMENTAIRE DESCRIPTIF GENERAL DES FACADES

Le regard marque une pause.

Il est interpellé par les restaurations et la reconstitution du château. Le château est il la résultante d’une restauration ou bien d’une reconstitution ? Les deux sont intimement liés bien que nous distinguons un décalage de style architectural et de répertoire ornemental sur les trois façades.

La première façade linéaire au mur crénelé prononcé, et ses arcs successifs est relativement sobre ; elle est rejointe par une ceinture large de ferronnerie puis par une fausse entrée à porte et colonnes qui se détachent un instant du style château, et dont le répertoire ornemental s’anime avec un embrasement de fenêtre mouvementé, pour aborder un des deux temps forts de la lecture :

La haute tour en avancée introduit sur ses trois faces de fausses petites fenêtres à grillage qui ont leur propre toiture, suivie de près par un prolongement de fenêtres en rang d’oignon, et dont les toitures sont inséparables de leur flèche.

Le deuxième temps fort est la magistrale tour à deux balcons postée en avancée, pour finalement retrouver la sobriété crénelée de la dernière façade qui renoue et développe le style annoncé de la première façade. La boucle étant bouclée sans que la lecture, ait fournit une réponse viable à l’interrogation suivante :

Quel lien peut-il y avoir entre un mur crénelé animé de petites niches vides et d’un œil de bœuf monumental avec la façade aux deux tours dont le ton affiche des velléités baroques distinctes ?

Le lien le plus inattendu est la pierre.

La pierre qui porte les façades, forme parfois alliance avec le bois constaté au château d’Isembourg. La pierre conservant une peau colorée à peu près uniforme dans les tons de gris ce qui n’est pas le cas au château de L’ile ou elle affectionne le gris, le beige et le rose. La transition peut s’effectuer sans heurts, ou de manière franche sans confusion possible pour le regard qui se rend à l’évidence. La pierre a des peaux de couleurs différentes, sans pour autant verser dans la polychromie.

Le deuxième lien qui n’est pas anodin, rappelle que nous sommes en territoire Alsacien qui affectionne l’embrasure de bois sombre de certaines fenêtres (cf.Isembourg) , les frontons triangulaires bien dessinés, les toitures recourbées

Le répertoire ornemental alternant la sobriété répétitive de deux façades crénelées en opposition à une façade au répertoire flamboyant dont la déclinaison des ordres classiques est agrémentée d’une cohorte de motifs supplémentaire, introduit la notion d’un ornement architectural intermédiaire entre l’architecture et ses ornements

Ainsi certains ornements peuvent s’identifient à l’architecture– les fausses petites fenêtres à grillage et toiture individuelle- d’autres bien que dissonants dans leur alliance, conservent leur statut originel d’ornement.

Cette dissonance est déconcertante – les deux masques – est visiblement concertée, ce qui nous ramène à l’interrogation: restauration ou reconstitution ?

Une reconstitution s’inspire plus ou moins fidèlement d’éléments qui ont existés. Elle ouvre la porte à certaines libertés de style et d’interprétation comme ce fut le cas de Viollet le Duc dans sa traduction du style moyenâgeux. Bien que fidèle, elle introduisait par excès de zèle, certaines libertés ornementales.

Dans le cas du château de L’ile, si liberté il y a, elle est ancrée dans le style Alsacien et ses récurrences architecturales.

Pourtant, les trois gueules menaçants de félins de la première façade ne se retrouvent pas ailleurs ; Le masque hurlant de la première tour haute est unique et contraste violemment avec le visage plus composé au cou orné de bijoux de la deuxième tour. Les guirlandes de roses sur les colonnes, et celles en frise près du fronton de la première tour ne se ressemblent pas ; leur douceur ne s’accorde pas avec l’expression du premier masque ni avec le deuxième.

Chaque ornement est donc unique ou bien fait l’objet d’une répétition uniforme.

L’unicité n’est pas dérangeante en soi. L’association forcée de certains éléments ornementaux à forte voix, peut le devenir.

Un ornement se targue de renouer avec une harmonie rassurante, bien qu’il ne soit pas un ornement au sens propre, il le devient : les jointures des toitures sont tressées et identiques, ainsi que la ponctuation conférée par les flèches en hauteur.

L’harmonie est en général traduite par une forme de classicisme qui n’a pas sa place dans notre cas. Pourtant force est de constater, que dissonance et unicité ornementale peuvent produire un monument architectural fort, possédant une beauté unique.

COMMENTAIRE DESCRIPTIF DU REPERTOIRE ORNEMENTAL DES FACADES

Un examen plus attentif, permet de constater la présence d’un élément récurrent d’éléments de pierre en saillie, à la forme en pointe de diamant. Dénués de décor, ils n’ont comme ambition que celle d’apporter une rythmique supplémentaire par leur alignement.

Les éléments de pierre en saillie se jouent avec morgue des vides des petites niches de la première façade. Ils continueront à s’affirmer sur les autres façades.

On les retrouve en saillie (ils ont abandonnés momentanément leurs faces aigues de pointe de diamant) à quatre reprises entourant le fameux œil de bœuf de la première façade.

L’élément récurrent qui couvre un mur ou un vide est l’arc présent dans la première façade ainsi que dans son prolongement, coiffant la porte condamnée flanquée de colonnes doriques revisités et enrichies d’une guirlande de roses présumées, traitées en relief.

Des hauteurs d’arcs différents vont ainsi ponctuer l’ensemble du château.

On note le glissement du ton de pierre sur la corniche, qui se poursuivra par des affectations différentes (les changements de ton sont positionnés à des endroits très visibles).

Les colonnes doriques qui ont dévié de leur aspect purement dorique, sont très en relief et assez fines en proportions. Deux parties sont accentuées : la partie supérieure de la colonne et sa partie inférieure : une sorte de « tablier » dentelé de pierre rappelle celui des fausses petites fenêtres de la première tour. La partie inférieure, est occupée par une double guirlande à nœud et ruban agité sur patère (cf. Les plafonds d’Isembourg) qui épouse la forme circulaire de la colonne. Au centre de la colonne, un jet délicat de roses tombe avec ses feuilles qui s’accrochent à la pierre de la colonne pour s’y fondre.

Plus haut sur la façade, une guirlande de fleurs et de fruits (dont le raisin) et épis de blé coiffés d’un nœud à ruban tenu par une patère rappelle clairement les motifs d’isembourg sur les plafonds. On renoue avec la forme de tulipe ouverte d’où jaillit l’abondance de fruits. Le traitement de la patère est proche de la ronde bosse ; celui du centre de la guirlande ou sont avec abondance regroupés les fruits est en relief accentué. L’embrasure mouvementée d’une fenêtre se termine en apothéose par des enroulements généreux concrétisant l’alliance heureuse de la pierre et du bois : l’embrasure de pierre accueille l’enroulement de bois très en relief. Celui-ci est animé d’un feuillage qui grimpe sur la pierre.

L’embrasure mouvementée (trois déclinaisons chantournées et successives) d’une fenêtre de la première tour, se termine en apothéose par des enroulements généreux concrétisant l’alliance heureuse de la pierre et du bois : l’embrasure de pierre accueille l’enroulement de bois très en relief. Celui-ci est animé d’un feuillage qui grimpe sur la pierre.

La première tour abrite deux éléments ornementaux qui se lisent en hauteur :

Le masque hurlant et la frise de guirlande à nœud déployée sur patère répétée deux fois avec en son centre une couronne grasse de feuillage. Le contraste est fort avec le masque hurlant aux sourcils froncés, la langue perceptible, et le regard expressif -le tour du visage est stylisé moins réaliste que l’expression qui laisse apparaitre des rides - Les enroulements légers mais néanmoins perceptibles ne sont pas sans rappeler ceux des visages de la Winstub - à l’intérieur du château -(bien que ceux-ci soient plus caricaturaux et de facture plus libre, sur un medium différent).

Les deux ornements masque hurlant et guirlandes et couronne, étant difficilement compatibles en termes de signification jointe ou disjointe. L’emplacement du masque hurlant est à noter car il est jugé au dessus d’une fenêtre triangulaire au lieu d’un arc. Fait significatif, le masque hurlant et les deux guirlandes ainsi que la couronne, ne sont pas réitérés sur les autres faces de la tour. Ils sont donc uniques.

La tour est suivie par une succession de fenêtres à fronton en triangle et toitures distinctes à forme de cloche. Nous y retrouvons les jointures caractéristiques en forme de tresse et les flèches individuelles qui se démarquent de celle plus ornementée - à quatre feuilles qui s’ouvrent pour laisser apparaitre la flèche - de la deuxième tour, distincte également de la flèche de la première tour.

Rinceaux et feuilles d’acanthe se retrouve au centre de l’arc de la deuxième tour à double balcon. Ils sont traités en relief plus ou moins accentué. On note ainsi de la faible récurrence des rinceaux sur les façades.

La deuxième tour au fronton du deuxième balcon, laisse lire dans un cartouche en relief aux extrémités stylisés, et clous de pierre en relief, la date en relief de 1891. Le cartouche surmonte la fenêtre dont l’embrasure rigoureuse et sobre à priori, se prolonge par une chantournure de pierre aux contours marqués et en relief. La chantournure de pierre appliquée sur la pierre de la tour, est à la fois ornement simple (pointes recourbées) et architecture. L’embrasure est flanquée de part d’autre en symétrie, par deux pilastres doriques agrémentés.

On note les quatre vases de forme ronde placés de part et d’autre de la balustrade de pierre à balustres, déclinés en hauteur de part et d’autre du fronton triangulaire, leur forme s’affine.

Le deuxième balcon domine en hauteur et dans le respect des proportions, le premier balcon composé de trois arcs dont un arbore le deuxième masque qui s’apparente ici à un mascaron de pierre très en saillie surmonté d’une frise crénelé fine. La tête regarde vers le bas, les yeux mi-clos, l’expression sereine. Sa particularité réside dans la précision accordée à l’ornement de tête et au collier sur une double collerette vestimentaire et pendentifs d’oreille.

Nous sommes proches du traitement en ronde bosse. La tête n’a pas, de part ses ornements (collerette et bijoux) de signification se rattachant à la mythologie ; s’agit il d’un portrait ou bien suggère t’elle l’abondance par la richesse de ses atours ?

Le visage n’est pas idéalisé à l’antique et ne représente pas un visage jeune.

De part et d’autre les encoignures de l’arc présentent des lauriers déployés et identiques. La pierre grise tranche sur la pierre rose, la balustrade de pierre du deuxième balcon tranche avec la ferronnerie du premier balcon et leur union surprend. La ferronnerie se faisant l’écho de celle de la première façade au mur crénelé.

COMMENTAIRE DESCRIPTIF DU REPERTOIRE ORNEMENTAL INTERIEUR

Riche en pilastres ornés de trompe l’œil, et d’un sol en mosaïque, l’intérieur recèle un petit trésor Alsacien nommé la Winstub.

Le décor peint de la Winstub présente des degrés de trompe l’œil différents.

Le trompe l’œil dans ce cas précis n’est pas de créer une illusion spatiale mais l’illusion de matières différentes étant le bois principalement et le faux marbre.

Le support du décor est du bois relativement clair, qui n’a pas reçu d’apprêt préalable ce qui laisse très apparents le fil du bois, les nœuds ainsi que les fractures diverses. Le sens du fil étant particulièrement visible, il constitue un frein à la lecture qui est hachurée lors d’un examen à la loupe. Le bois lorsqu’il est dépourvu de décor est légèrement verni.

La thématique prolifique au premier regard, est en réalité constituée de têtes caricaturales dans leur jovialité moqueuse, et d’ornements végétaux – grosses feuilles- qui leur répondent en miroir et de frises ornementales stylisés dans des tons différents et des accentuations de tonalité de couleur différente. La thématique et ses déclinaisons sont restreintes mais la répétition crée le sentiment de profusion. Les frises et certains fonds reprennent en trompe l’œil des décors de bois en jouant sur la cohabitation de tons clairs et foncé du bois. Enfin une polychromie discrète fait son entrée sur le motif central de rosace du plafond.

La thématique des têtes joviales est traitée à deux reprises avec une légère variante :

Les deux têtes ne sont pas identiques malgré de grandes similitudes de traits et de traitement pictural. Le premier visage a la bouche ouverte, le deuxième fermée avec une lèvre inférieure charnue.

Le traitement des têtes est celui de la grisaille qui associe le noir, le blanc ponctué de touches de gris. De manière générale, la grisaille permet de mettre en relief un visage ou une architecture. Vus de près, les visages n’ont pas à proprement parler de relief en dépit de l’ombre portée. Ils sont très accentués, et ressortent sur le fonds de bois plus clair. L’ombre portée des têtes est régulière et englobe la tête entière. De larges touches noires ou blanches dessinent les contours irréguliers aux traits fantaisistes des visages disproportionnés.

Le traitement bouillonnant des contours dessinent une lèvre supérieure qui n’est rien de plus qu’un trait sinueux comme une vague de mer, un menton saillant ainsi que les pommettes cerclée de petits tourbillons blanc ou gris. Les oreilles surdimensionnées sont recourbés à l’extérieur, les yeux foncés se confondent avec des sourcils qui frayent avec les cils et finissent par oublier le front qui n’apparait pas. Enfin, la tête est coiffée de deux longues cornes enroulées.

Les bouillonnements dessinent un visage aux contours exagérés.

L’ensemble donnant une impression de mouvement disparate avec une collerette qui s’agite saccadée par la couleur.

L’analyse à la loupe fait ressortir des traits accentués par la superposition des tons et par la juxtaposition du noir au blanc avec des incursions osées du medium qu’est le bois, qui ressort de temps à autre et produit des griffures principalement horizontales. Le nez est dessiné deux fois : une fois par le blanc et une deuxième par un trait noir qui affine le nez. Le blanc des yeux est délimité par un trait noir lui-même juxtaposé à un blanc franc. On note une extrême finesse de la couche picturale qui ferait presque douter que nous avons affaire à un décor peint.

Les traits sont larges et vont dans des sens contraires avec des rehauts peu subtils mais qui confèrent une vitalité à l’ensemble.

La répétition des motifs en symétrie ou en miroir confère l’illusion d’une grande harmonie qui se perd à la lecture vue de près.

Ce type de traitement est d’une grande modernité malgré la grossièreté apparente du trait vue de près à la loupe ; Il retrouve sa finesse et son relief dans la lecture d’ensemble.

Peu de décors ornementaux extérieurs et intérieurs présentent de telles disparités.

Ces disparités sont dues à une richesse ornementale réelle, traitée avec une exubérance maitrisée aussi bien à l’extérieur du château qu’à l’intérieur se taillant une place de choix dans le cercle restreint des fleurons architecturaux.

Malgré l’absence d’armoiries, l’originalité du château de L’Ile repose sur les disparités constatés qui lui confère ses lettres de noblesse.

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